EPI.NET------------------------------------------------------------- Le magazine électronique de l'E.P.I. ------------------------------------------------------------- Numéro 30 - 15 mai 2000 - 2ème année |
PÉDAGOGIEUn intranet à l'école primaireJacques Delmas ========================================================= 1. Un environnement particulierPour comprendre la naissance de notre intranet pédagogique, on ne peut faire l'économie d'un bref retour en arrière. Notre Lycée travaille sur trois sites et l'Intranet concerne donc un seul de ces trois centres : l'annexe Carrasco. En 1996, nous disposions seulement d'une petite salle informatique avec quelques postes en réseau. Les enfants avaient dans leur emploi du temps un créneau de 30 minutes hebdomadaires pendant lesquelles, sous la direction de l'enseignant d'informatique, ils utilisaient différents programmes. C'est dans ce cadre matériel qu'avec ma classe de CM 2, nous avons commencé à éditer un journal scolaire : Chismecitos. En 1997, la situation n'était plus vraiment satisfaisante : le
besoin d'un outil informatique dans la classe se faisait cruellement
sentir, la publication du journal demandant un travail quasi-quotidien.
J'ai donc fait l'acquisition d'un vieux 386 pour 200 US$ et je l'ai
installé au fond de la salle. Le résultat ne s'est pas fait attendre et
Chismecitos a gagné en qualité et régularité. En cours d'année, j'ai
décidé de doubler la parution papier d'une version internet. Les enfants
travaillant avec MS Publisher, il était facile ensuite de transformer ces
pages en html et de créer un site (il existe toujours à l'adresse
suivante : http://www.geocities.com/EnchantedForest/5692. En 1998, une restructuration du Lycée a fait disparaître un des trois
centres et a donc augmenté le nombre d'élèves fréquentant l'annexe
Carrasco : des travaux sont réalisés, la salle d'informatique
repensée. Je décide de changer d'optique et dans un souci fédérateur de
créer le site de l'école primaire : http://www.internet.com.uy/carrasco. En 1999, nous équipons, à titre expérimental, trois CM2 et un CM1 dont les enseignants maîtrisent correctement l'outil informatique : des ordinateurs P333 (suite Office 97 pré-installée), une imprimante et un scanner, tous reliés en poste à poste avec les trois PC de bibliothèque, la salle d'informatique et la salle de techno (qui dispose d'une télé de 29 pouces et d'un convertisseur pour afficher l'écran du PC dans de meilleures conditions) sont installés dans les classes. Nous récupérons donc par la même occasion l'accès à l'Internet par modem partagé. Tout cela tourne (et ma foi fort bien) sous W95 et W98. Nous partageons les ressources informatiques rapidement, mais la recherche des documents élèves et des documents professeurs est compliquée. Peu d'enseignants savent naviguer dans le réseau pour aller chercher le fichier voulu. Des élèves plus débrouillards sèment parfois la zizanie dans les disques. Le système n'est pas viable pour la diffusion. Je décide alors l'installation de Personal Web Server sur la machine de la classe et la création d'un site Intranet accessible depuis tous les postes (http://intranet). Ce site devra répertorier tous les travaux d'élèves hébergés sur le serveur (documents d'Office en général) ainsi que tous les documents professeurs, en accès réservé (exercices, séquences, tableaux d'évaluation). Une base de connaissances (un forum FrontPage 98 modifié) est créée, un formulaire de publication de séquences pédagogiques également. Deux moteurs de recherche (extensions FrontPage) permettent de trouver les documents souhaités. Les fichiers sonores et vidéos (enregistrés avec une webcam) sont encodés avec Real puis diffusés en streaming. Une page guidée d'accès à l'Internet est présente. Nous avons donc un outil amélioré pour la diffusion et la communication. En 2000, cinq nouvelles classes sont équipées (AMD 450, 8,4 Giga de DD et 64 Mega de Ram) et un nouveau défi : la formation des maîtres qui fera l'objet de deux journées intensives le 23 et 24 mai 2000. D'un point de vue technique, nous installons un courrier électronique interclasse utilisant Microsoft Mail Services avec un des PC qui fait office de bureau de poste. L'aspiration de sites et la consultation hors-ligne ont demandé l'installation d'un second serveur (http://aspi !) sur une autre machine afin de soulager le PC qui héberge les pages Intranet. S'il nous reste du temps et de l'énergie, nous pourrons tenter également Netmeeting entre les classes... Enfin pour 2001, nous changerons totalement de décor puisqu'un nouvel établissement verra le jour, câblé par fibre optique. Nous garderons notre réseau poste à poste mais nous ne devrions plus souffrir d'une longueur de câble tendant à dépasser le raisonnable. Nous tenterons également de développer des pages .asp dans le but d'éditer les bulletins d'évaluation via l'Intranet. 2. Et la classe ?Lors de correspondances avec des collègues au sujet des Intranets, on parle souvent de configuration machine, d'installation réseau, etc... Ce discours, sans doute nécessaire au début, s'arrête souvent là, faute de laboratoire, faute d'écoles équipées, faute d'exemples d'actions pédagogiques concrètes dans le cadre d'un tel réseau relativement coûteux. Ce qui pose vraiment problème, c'est l'intégration réelle de l'outil dans nos pratiques, intégration qui suppose une réflexion poussée et un bouleversement parfois mal vécu des habitudes de classe si l'on veut suivre des objectifs précisément définis. Je donnerai un exemple : dans la classe, nous ne disposons que d'un ordinateur. Nous sommes donc passés par les stades obligés d'une adaptation à un nouvel environnement technique : la machine est restée sous-utilisée un certain temps, la machine a profité ensuite à ceux (les bons...) qui travaillaient le plus vite (elle remplaçait le bon vieux "Si tu as fini, tu peux prendre un livre...") et la machine a été enfin utilisée anarchiquement parce qu'on voulait à tout prix arriver au bout d'un projet mal géré (on restait pendant la récré... et le bon air alors ?). Il y avait là manifestement un dysfonctionnement certain : il nous fallait maintenant utiliser l'ordinateur suivant un plan précis, objectivé, avec une organisation de classe particulière. La réponse trouvée n'est guère originale, mais a le mérite d'avoir été testée trois mois et d'avoir atteint une partie des buts fixés initialement. Durant la classe, excepté pendant les heures de mathématiques, d'EPS, d'Arts plastiques et la dictée (nos élèves étant en très grande majorité hispanophones, il m'a semblé judicieux de ne poursuivre au début qu'un objectif général d'amélioration de la langue française, nous développerons la partie mathématiques ensuite, en commençant certainement par l'utilisation du tableur au cycle 3), les élèves tour à tour "quittent" la classe pour s'isoler vers la machine, la découvrir, utiliser l'Intranet et commencer le travail. Vu le nombre d'élèves (18), ce scénario se répète deux fois quinze minutes par semaine pour chaque enfant. Je dois avouer que voir un élève se lever en pleine leçon de grammaire n'était pas facile à supporter au début. Pour éviter qu'un enfant peu débrouillé face à la machine reste en panne, j'ai instauré un droit d'invitation extrêmement strict (on ne peut inviter et être invité que deux fois dans un mois) afin que les novices s'appuient sur les experts, un tutorat choisi en quelque sorte. Le planning, assez complexe, est affiché sur la porte et vers l'ordinateur et il est intéressant d'observer son respect étonnant par les enfants ainsi que son rôle positif sur la construction du temps chez ces mêmes enfants. Mais se contenter d'une telle organisation ne suffisait pas. Il me
fallait trouver le moyen d'utiliser ce moment pour enclencher un véritable
travail pédagogique s'appuyant sur trois axes : la recherche
(interne : cédéroms / documents Intranet et externe : internet),
la production (présentations PowerPoint, textes divers, dessins, photos,
fichiers audios) et enfin une projection visant à inclure les informations
et les connaissances recueillies dans un ensemble cohérent : un
projet personnel ou un projet de classe. Fin 1999, durant la première expérience, le premier projet de classe fut la réalisation de questionnaires de lecture sur l'ouvrage que l'on étudiait , "Le conteur de Marrakech" de Tony Barton. Ces questionnaires utilisaient les liens entre diapositives de PowerPoint, ce qui permettait de les rendre interactifs. Bien sûr, les questions étaient inventées à partir du texte par chaque élève. Je dois signaler que grâce au tutorat (cela semble incroyable, mais c'est la stricte vérité), je n'eus pas à intervenir pour la technique : un des élèves connaissant le fonctionnement des liens fut invité, forma un ou deux amis qui transmirent à leur tour leur savoir-faire. Je me bornai donc à corriger l'orthographe. Le second projet de classe fut la réalisation de présentations PowerPoint multimédias sur les guerres de 14-18 et de 39-45, incluant même des vidéos d'époque (les séquences et le matériel sont disponibles à la rubrique pédagogie de notre site http://www.internet.com.uy/carrasco). Le résultat dépassa toutes mes espérances, tant au niveau de l'implication des élèves qu'au niveau de l'organisation des informations et aux connaissances déclaratives acquises. Sans parler du français comme langue de communication. Quant aux projets personnels, là aussi, aucune appréhension : les thèmes fleurirent et fournirent de bonnes occasions d'utiliser la langue : un dossier sur les baleines, un album animé de fiction, une présentation exhaustive de la famille (y compris le chien). Parfois même, on frisa le bonheur absolu : un des élèves eut l'idée de produire des leçons de maths et d'orthographe avec PowerPoint (un petit questionnaire d'évaluation était même associé) et un autre réalisa un didacticiel de 12 diapos pour utiliser les premiers rudiments du Q-basic qu'il avait installé sur la machine ! Si je mets en exergue ces aspects exceptionnels, c'est qu'ils ne sont pas vains puisqu'ils génèrent chez les autres participants un regain d'activité et d'intérêt, au moins pour ce que j'ai pu observer dans ma classe. Enfin, après deux mois d'expérience , des comportements extrêmement intéressants virent le jour : pendant une séquence de grammaire, j'interpellai un enfant dont c'était la période d'ordinateur en lui demandant pourquoi il continuait malgré tout à suivre la classe. Il me répondit alors qu'il préférait passer son tour car il avait du mal à comprendre ce qu'on était en train d'étudier. Là aussi, je dois avouer avoir ressenti une sensation très agréable voyant ce petit bonhomme de dix ans en route vers la sagesse et l'organisation de son temps d'étude ! Bien sûr, cet acte sincère fut vite copié par d'autres élèves, peut-être plus soucieux de s'attirer mes faveurs que de progresser en grammaire, mais l'événement avait marqué positivement le groupe ! On comprendra vite que l'idée de diffusion de tout ce travail sur l'Intranet de l'école est extrêmement importante pour une majorité des élèves. Je citerai à ce sujet un dernier projet personnel de l'expérience de 1999 : une des élèves était "fan" de Britney Spears et réalisa avec une amie trois minutes de fichier audio sur la biographie de cette chanteuse, codé ensuite en Real et diffusé sur les pages de Radio-Intranet. Bien vite d'autres élèves, après avoir entendu le petit "programme" vinrent me demander s'ils pouvaient faire de même. Voilà encore une bonne occasion de pratiquer la langue à l'école dans des circonstances peu courantes, mais très motivantes. D'aucuns pourraient se demander s'il n'est pas criminel de laisser un enfant quitter le cours quinze minutes ainsi. Je répondrai à cela deux choses : premièrement, même quand un élève est là, il peut être absent (!) et deuxièmement, il existe dans une classe des moments d'"inaction relative" qui peuvent être facilement mis à profit pour rattraper un éventuel manque. Reste toujours la possibilité pour l'enfant de passer son tour s'il sent que la notion lui échappe... En tout cas, la pratique de cette organisation de classe durant trois mois n'a pas provoqué de troubles majeurs, bien au contraire. 3. Formation et culture de groupeUn Intranet, c'est pratique pour diffuser de l'information et en récupérer, encore faut-il qu'il reçoive de la visite ! On touche là le second point problématique du développement de ces technologies dans nos écoles. Lors de l'expérience de 1999, l'implication des classes dépendait étroitement du niveau de connaissances en TICE de son enseignant et de sa position face à l'utilisation de ces technologies. Je crois sincèrement qu'un Intranet ne peut fonctionner à l'école qu'à partir du moment où il facilite le travail de l'enseignant (partage des ressources total et réduction du temps de préparation de classe). Pour atteindre ce but, il doit être bien conçu (plus facile à dire qu'à faire..), démocratique et on ne peut pas, dans l'état actuel du matériel et des applications disponibles, faire l'économie d'une formation du personnel. Ce sera l'objet d'un prochain article si EPI.Net nous y invite ! Jacques DELMAS |